Alain Ceccaroli

Les formes de l'ordinaire

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LES FORMES DE L'ORDINAIRE

De la Syrie à la Bosnie en passant par Rochefort sur mer,mon propos est de travailler sur des espaces monumentaux.
Villes de Grèce avec un passé historique fort, Rochefort, ancienne ville militaire transformant ses énormes bâtiments en habitat ou en espaces culturels, Alep, antique cité de Syrie inscrite au patrimoine de l'humanité, la Chartreuse de Villeneuve, lieu d'enfermement religieux et intellectuel ou les villes de Bosnie martyrisées par les guerres, toutes me renvoient une charge émotionnelle forte.
J'ai besoin d'un temps d'adaptation pour absorber et accepter leur beauté, leur monumentalité ou bien la tragédie qui s'en dégage, besoin d'apprivoiser les lieux et que les lieux m'apprivoisent, besoin de transformer ces lieux extraordinaires en lieux ordinaires pour pouvoir y travailler.
Ce sont mes séjours en Bosnie qui m'ont fait prendre conscience de cette idée du passage des lieux de l'état d'extraordinaire à celui d'ordinaire. Devant ces façades d'immeubles criblés des traces des combats, dans ces rues entières réduites à l'état de ruines, le choc a été tel que je n'ai pu y travailler.
J'ai traversé des régions entières dévastées par les armées et j'ai été "distrait" de mon projet. J'avais toujours pris soins au cours de mes recherches photographiques d'éviter tous les lieux de conflit sachant que je n'aurais pas le recul nécessaire pour œuvrer dans la sérénité. J'ai dû m'habituer à la tragédie comme les habitants s'y sont habitués. Le temps transforme le regard, l'accoutumance gomme la démesure.
Ma photographie n’est pas un procédé pour rendre compte d'un état, mais une manière d'interroger le réel. Mes images ne sont pas la représentation d'une critique. Elles ne se veulent pas narratives, elles s'espèrent neutres. Elles ne magnifient pas le lieu ni le dénigrent, elles veulent rendre compte de mon expérience du lieu.
C'est au nom de cette neutralité que ce travail est uniquement nocturne. La photographie de nuit permet des observations intenses et prolongées du monde, elle révèle des choses imperceptibles à l'œil nu comme autant de pauses photographiques relayant l'énergie et le caractère du lieu représenté. Elle gomme certains excès d'information, en révèle d'autres, mais nous épargne l'anecdote.

Alain Ceccaroli


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Alep 1Alep 2Alep 3Alep 4Alep 5Alep 6

Pendant longtemps, les photographies d’Alain Ceccaroli se sont dispensées de représenter des hommes. La plupart du temps, il n’y avait personne. Mais même lorsqu’il photographiait un paysage, la nature portait les cicatrices ineffaçables des actions humaines, comme ces plages du débarquement qu’il a longuement arpentées en 1985 et 1986, ou cette enquête sur la guerre à laquelle il vient de se livrer à la fin 2006 dans les quartiers bombardés de Beyrouth, ou encore ce récent inventaire de Bethléem. Cependant ces ruines d’où l’humanité semble s’être absentée révèlent en négatif sa présence au monde : une présence mystérieuse habite ses photographies.
 
Le photographe passe et repasse ; il écrit et réécrit au rythme de ses passages. Sa marche se déploie dans l’espace - l’enclave de Bethléem, les quartiers bombardés de Beyrouth-Sud… comme dans le temps ; depuis dix-sept ans, Alain Ceccaroli photographie la ville de Rochefort : là encore, personne, mais l’éclairage a giorno sur un parking désert suggère que quelque chose va commencer, ou vient de se passer ; des panneaux de signalisation laissent entendre que ce système de signes incohérent doit pourtant avoir un sens, mais lequel ?.
 
La Chartreuse n’est pas un lieu indifférent : depuis sept siècles qu’elle existe, personne n’a pu prétendre la posséder. Comme aujourd’hui les écrivains et gens de théâtre qui y résident momentanément, les pères chartreux se sont succédé dans les cellules pendant quatre cent trente ans. Dans les cellules, on médite, on écrit, on réécrit. Les mêmes gestes se répètent : depuis la fenêtre de sa cellule, un résident jette des miettes aux oiseaux, ignorant probablement qu’à la bibliothèque, une photographie des années 1950 garde la trace d’un père de la Grande Chartreuse qui fait le même geste à une fenêtre semblable.
 
Aucune cellule ne ressemble à sa voisine. À la Révolution, les moines furent chassés, et la Chartreuse, devenue bien national, fut vendue par lots. Avant les résidents, des habitants y vécurent deux cents ans, population flottante de pauvres et de gitans. Certains membres du personnel, les premiers résidents se souviennent des derniers habitants dont chacun a laissé une trace de son passage dans l’architecture, cloison abattue ou fenêtre percée dans un mur. Quand vous descendrez la petite pente qui mène au cloître du cimetière, arrêtez-vous un instant devant la petite maison sur la droite, ayez une pensée pour la Lucette, pauvre parmi les pauvres, qui faisait la lessive des gens et tenait son misérable intérieur impeccablement propre. Dans le cloître Saint-Jean, souvenez-vous que Georgette Roux offrit à Gérard Philipe une cuisse de lapin à la moutarde ; une belle écuyère qui y était venue répéter avec un cirque ambulant fit longtemps rêver les « chartreux » (car c’est ainsi qu’on appelait ses habitants).
Songe d’un songe. Tous ceux qui résident à la Chartreuse, ou qui y ont résidé, savent que la véritable Chartreuse se tient à côté de la Chartreuse visible. Ils vous diront qu’il n’y a pas de fantômes ici, même lorsque le mistral souffle et secoue la vieille bâtisse, juste des présences.
 
Les vues nocturnes d’Alain Ceccaroli suscitent ces présences, évanouies dès qu’apparues. Elles bruissent de leurs voix qu’elles suggèrent. Elles racontent une autre guerre : la guerre de l’homme contre sa nature. La prière du chartreux est sans fin, comme l’écriture, comme le travail de l’écuyère.
Sur ces photographies, le travail soigneux du grain, c’est la vision qu’on a de ces lieux de passage aux petites heures de la nuit. Quand les touristes sont partis et que la Chartreuse est rendue à sa solitude ; quand le père chartreux rentre de l’église où il priait à sa cellule où il va prier ; quand les temps se recouvrent l’un l’autre ; quand l’œil du résident écarquillé par la fatigue, la veille, l’alcool quelquefois, croit discerner des choses qui n’existent pas.
 
C’est dans ce cadre, propice aux apparitions, que sont révélées les premières représentations humaines dans cette œuvre photographique. Ces portraits – face et profil – sont les icônes d’une identité problématique : touristes ? membres du personnel ? résidents ? Portraits presque anonymes : seuls des prénoms font semblant de nous renseigner. Semblable à l’imagier du Moyen-Âge, le photographe a avivé les couleurs des vêtements de ses sujets et inscrit leurs corps en à-plat dans l’architecture de la Chartreuse : arche d’une porte, arc d’une ouverture. Une jeune femme tient un registre comme une Madone porterait l’Enfant Jésus. Les yeux sont baissés, ou levés et tournés sur le côté en une attitude méditative. Le photographe nous indique qu’il y a dans ces figures un mystère, qu’elles sont ce mystère, sans jamais le révéler. Le dévoilement finira bien par advenir, pour ceux qui y croient. Que reste-t-il des œuvres de Matteo Giovanetti, d’Enguerrand Quarton ? Un jour, ces corps, ces visages s’effaceront, certaines de ces images aussi peut-être. Dans les cimetières des chartreuses, aucun nom ne figure sur les tombes.
 
Michel Beretti ++
21.05.07