Monument palimpseste

Photographier la Chartreuse

 
 
 
On sait, avec Roland Barthes (1), que « la photographie ne remémore pas le passé; (elle atteste) que cela que je vois, a bien été ».
En passant commande à des photographes, depuis plus de 30 ans (Roland Laboye, Alain Gas, Béatrix von Conta, Emmanuelle Carraud, Alain Ceccaroli, Bernard Plossu) la Chartreuse s’est confrontée à cette ambiguïté.
Certes, la photo est le medium le plus évident pour rendre compte de l’état du patrimoine. « Photographes et architectes partagent le même dessein qui veut conduire le regard, organiser les perspectives, composer et construire les volumes », écrit Philippe Arbaïzar (Catalogue Photographier le Patrimoine, éditions du Patrimoine 2005). Il s’agit bien de rendre visible, plutôt que de rendre le visible.
Ce fut le sens que donnèrent les pionniers de la mission héliographique, qui nous ont laissé de précieux documents sur nos monuments, et guident encore le savoir des érudits et le regard des profanes. Mais le sens que l’on peut aujourd’hui donner à ces clichés porte bien au-delà d’un simple état des lieux. Il renseigne aussi sur le regard porté par l’art et les artistes sur la mémoire collective, mais aussi sur l’idée que la société se fait de sa propre histoire. Le monument , à l’instar de la ville dont parle Jean Christophe Bailly (2) « est comme un système de couches friables qui finissent par s’entremêler et entre lesquelles la mémoire se conserve en se dispersant ». De cela, la photographie porte efficacement le récit, et c’est aussi ce qu nous recherchons à travers ces commandes.
Et puis, en évoquant Barthes, comment ne pas se remémorer le raccourci fulgurant par lequel il relie la photo au Théâtre ? « La camera oscura a donné à la fois le tableau perspectif, la Photographie et le Diorama, qui sont tous les trois des arts de la scène ; mais si la photo me paraît plus proche du théâtre, c’est à travers un relais singulier (peut-être suis-je le seul à le voir) : la Mort ».
La Chartreuse, à la fois Monument national et Centre National des Ecritures du Spectacle, ne pouvait passer cette parenté sous silence. Les arts de la mémoire, dont le théâtre reste le paradigme, s’attachent, comme la photographie, à « écrire le temps, construire l’usure, transmettre » (3). En deçà de la mort, la perpétuation par l’image des lieux et des visages, bien après qu’ils ont changé de rôle, ou d’activité, ou de fonction contribue à cette injonction mémorielle qui constitue notre double projet culturel.
FBG

 
(1) In La chambre claire. Note sur la photographie. Cahier du cinéma-Gallimard-le Seuil
(2 )« La phrase urbaine », in Les cahiers de l’Ecole de Blois n°4, Editions de l’Imprimeur, 2006
(3) ibid.