Vous êtes ici

Hommage à Didier Bezace

Extrait du film réalisé lors des 50 ans du Théâtre de la Commune
Extrait du film réalisé lors des 50 ans du Théâtre de la Commune
  • Didier Bezace © Nathalie Hervieux
  • Didier Bezace © Alex Nollet/La Chartreuse
  • Don de Didier Bezace à la Chartreuse

Hommage à Didier Bezace, acteur, metteur en scène, directeur de théâtre, disparu mercredi 11 mars 2020, à l’âge de 74 ans.

Cofondateur en 1970, avec Jean-Louis Benoît et Jacques Nichet du Théâtre de l'Aquarium à La Cartoucherie de Vincennes, revendiquant dans le sillage de Mai 68 un théâtre militant contemporain, créant notamment des spectacles écrits à partir d’enquêtes et d’interviews, il participe jusqu’en 1997 à la cogestion du théâtre et de son activité ainsi qu’à tous les spectacles de la compagnie en tant qu'auteur/acteur/metteur en scène.

Puis sur proposition de Jack Ralite, il est nommé en juillet 1997 à la direction du Théâtre de la Commune, Centre dramatique national d'Aubervilliers qu’il dirige jusqu’en décembre 2013. Il y a mené pendant seize ans un projet à la fois populaire et exigeant, fondé sur une démarche de création, une recherche de formes spécifiques au théâtre, un questionnement de tout ce qui, à travers l'acte théâtral et l'exigence de sens qu'il comporte, nous interroge dans le monde et en nous-mêmes. Il a voulu aussi que cette démarche soit la plus accessible et joyeuse possible pour le public. Si pour lui "jouer, c’est lutter", venir au théâtre ne devait pourtant relever ni du "devoir culturel", ni de la "bonne action" citoyenne mais d'un plaisir nécessaire qu'il faut pouvoir éprouver avant, pendant et après la représentation au moment où le théâtre peut compter pour chacun d'entre nous dans la relation intime et féconde qu'il entretient avec notre conscienceCe n'est donc pas seulement la démocratisation de l'usage du théâtre qui est en jeu dans la mission artistique de service public mais sa relation esthétique au public, le travail sur le déplacement du regard. (Théâtre de la Commune - 1999).

À son départ du Centre dramatique national, il crée en 2014 sa compagnie L’Entêtement Amoureux : L’Entêtement Amoureux sans lequel, dit-il, rien ne peut émerger de la confrontation des outils aussi différents et parfois antagoniques que sont un livre dont on tourne les pages et l’espace unitaire du plateau où doit s’incarner la fiction.

Grand lecteur, spectateur curieux, amoureux des livres, comme des beaux scénarii de films, il aimait raconter des histoires, partager son amour des grands textes (L’École des femmes, Molière, 2001 / Les Fausses Confidences Marivaux, 2010) comme de ses découvertes dramatiques (Daniel Keene, Hristo Boytchev, Ludmilla Razoumovskaïa…) ; il aimait aussi mettre en scène des œuvres fortes qui n’avaient pas été écrites pour le théâtre - romans, films, écrits sociologiques (Pierre Bourdieu, Hanif Kureishi, Antonio Tabucchi, Horatiu Malaele, David Garnett...).

Il nous faut séduire, non comme des charlatans ou des marchands de divertissement, mais avec l'envie de partager notre plaisir. Nous sommes des raconteurs d'histoires. Certaines, joliment racontées, font du bien à l'humanité. Celles-là, je veux continuer à les transmettre parce qu'elles me font vibrer. On ne convoque pas une assemblée de gens qui viennent le soir après leur journée de travail, on ne leur demande pas de sortir de leur vie, de se rassembler autour de nous sans un souci de noblesse et de respect du spectateur.

Il pratiquait un théâtre exigeant, confiant dans la capacité des spectateurs - considérés comme partenaires artistiques indispensables, sans cesse à étonner et à conquérir - à retrouver la dignité de leur statut, se montrant aussi toujours soucieux d’un accueil simple et chaleureux des spectateurs. Il aimait débattre avec eux, au-delà des spectacles, de théâtre, de politique, ou de faits de société, et avait avec Jack Ralite et Jacques Glowinski, organisé Les lundis du Collège de France au théâtre de la Commune et au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers de 2005 (au lendemain des émeutes dans les banlieues) à 2011, un cycle de conférences auxquels auront participé de nombreux professeurs de Collège de France, dont Jean-Pierre Vernant.

Il restait modeste devant l’art théâtral, lui qui se remettait en cause à chaque création et pour qui chaque création était matière à doutes profonds, soucieux qu’il était à la fois du respect des auteurs qu’il servait et du public auquel il s’adressait. Chaque nouveau projet - qu’il s’agisse d’un texte classique ou contemporain, voué ou non dès sa naissance au théâtre – me rend inexpérimenté, hagard et inquiet, il faut rassembler les forces du désir – les miennes et celles de mes collaborateurs – pour plonger dans l’inconnu et suivre en tâtonnant le chemin escarpé de la création. La seule expérience que j’ai gagnée au cours de ces années consacrées à la mise en scène, c’est qu’au fond de l’incertitude une certitude existe : il y a une solution, elle est cachée, il faut se donner les moyens de la découvrir. (Présentation de sa compagnie sur le site de K Samka).

Fidèle dans ses collaborations artistiques comme en amitié, il travaillait sur presque toutes ses créations avec Laurent Caillon, son collaborateur artistique avec qui il a partagé près de quarante ans de compagnonnage, Dyssia Loubatière, sa collaboratrice depuis les années 2000, ou encore Olivia Burton, qui fut son assistante sur plusieurs de ses spectacles, Jean Haas, scénographe, Cidalia Da Costa, costumière, Dominique Fortin aux lumières ou Cécile Kretschmar, aux maquillages, ou encore Claire Amchin, son attachée de presse depuis 1997…

Fidèle aussi envers ces liens d’amitié et de débats qui l’ont relié à Jack Ralite pendant toute sa présence à Aubervilliers et jusqu’à son décès en novembre 2017, et à sa collaboratrice Claudine Joseph.

C’était aussi un grand directeur d’acteurs, il les aimait et les respectait, au-delà des exigences ou des nécessaires tensions que le plateau parfois engendrait, se sentant "responsable" d’eux : il avait sa "bande d’acteurs", des comédiens formidables avec qui il a partagé le succès de nombreux spectacles et dont les rôles auront marqué pour longtemps le public  :  Daniel Delabesse, Thierry Gibault, Lisa Schuster, Sylvie Debrun, Serpentine Teyssier (La Femme changée en renard), Karen Rencurel, Alexandre Aubry, Maya Borker, Gérald Cesbron, mais aussi plus occasionnellement Jean-Paul Roussillon, Anouk Grinberg, Corinne Masiero, Agnès Sourdillon, Gilles Privat, Patrick Catalifo, Geneviève Mnich, Clotilde Mollet, Hervé Pierre, Marina Pastor, Éric Berger, André Marcon, Jacques Bonnaffé, Jean-Claude Bolle-Reddat, Christian Bouillette, Gilles David, Marie Vialle, Anne Baudoux ou Alain Libolt  sans oublier ses complices de plateau, Isabelle Sadoyan (avec qui il a joué Conversations avec ma mère), Pierre Arditi, Evelyne Bouix, Ariane Ascaride, et aussi Fanny Cottenceau et Céline Sallette avec lesquelles il a joué dans Après la répétition de Bergman mis en scène par Laurent Laffargue.

Didier Bezace, tout en continuant son métier d’acteur au théâtre, au cinéma (dans une trentaine de films dont L.627 de Bertrand Tavernier ou La petite voleuse, de Claude Miller), à la télévision ou dans les nombreux documentaires auxquels il a prêté sa voix, a toujours privilégié la création théâtrale : il a mis en scène de nombreux spectacles dont Le Piège d’après Emmanuel Bove, Les Heures Blanches d’après La Maladie Humaine de Ferdinando Camon, La Noce chez les petits-bourgeois suivie de Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht (Prix de la critique de la mise en scène en 1995), La Femme changée en renard d’après David Garnett (Molière de la révélation théâtrale), C’est pas facile… La trilogie Brecht/Bove/Tabucchi, dont Pereira prétend d’après Antonio Tabucchi est créée au Festival d’Avignon en 1996 et 1997, sur invitation de Bernard Faivre d’Arcier, il créera encore pour le Festival d’Avignon le Colonel oiseau de Hristo Boytchev, aux Carmes en 1999 et L’École des Femmes de Molière dans la Cour d’honneur du Palais des papes en 2001. Ces mises en scène auront marqué l’histoire du Festival d’Avignon. Il reçoit en 2005 le Molière de la meilleure adaptation et celui de la mise en scène pour la création de La Version de Browning de Terence Rattigan. Il met également en scène Chère Elena Sergueievna de Ludmilla Razoumovskaïa, La maman bohême suivi de Médée de Dario Fo et Franca Rame, May d’après un scénario d’Hanif Kureishi, Conversations avec ma mère d’après un scénario de Santiago Carlos Ovés qu’il a interprété aux côtés d’Isabelle Sadoyan, plusieurs Pièces courtes de Daniel Keene, Elle est là de Nathalie Sarraute où il joue aux côtés de Pierre Arditi et Évelyne Bouix, Aden Arabie de Paul Nizan, Les Fausses Confidences de Marivaux, Que la noce commence d’après le film d’Horatiu Malaele et La dernière neige d’Hubert Mingarelli où il est seul en scène. Il reçoit en 2011 le Prix du Théâtre décerné par la SACD. Puis en 2014, il met en scène Marguerite Duras, les trois âges, un triptyque composé de Marguerite et le président, Le Square et Savannah Bay au Théâtre de l’Atelier. Emmanuelle Riva obtient le Prix Beaumarchais de la meilleure actrice, décerné par le Figaro, pour son rôle dans Savannah Bay. Il lisait encore cette année avec Ariane Ascaride des textes d’Aragon et d’Elsa Triolet Il y aura la jeunesse d’aimer, et préparait la création en mai prochain de Le Neveu de rameau d’après Denis Diderot, avec Pierre Arditi et Bruno Abraham-Kremer.

L’homme, intransigeant pour lui avant même de l’être pour d’autres, porté par la force de ses convictions, qu’il savait affirmer sans se soucier des modes ou du "politiquement correct", passionné à la limite de la rage, engagé jusqu’à l’épuisement, était insatiablement curieux, profondément intègre, véritablement généreux et élégant dans son rapport au monde.

Il était venu à la Chartreuse en 2014, pour trois représentations exceptionnelles du Square de Marguerite Duras en plein air, dans le jardin du procureur. Puis en résidence en 2016 avec sa compagnie pour accompagner l’adaptation et la mise en scène par Dyssia Loubatière de Jacob, Jacob de Valérie Zenatti, et enfin pendant les Rencontres d’été 2018 pour présenter au tinel, Il y aura la jeunesse d’aimer, lecture à deux voix avec Ariane Ascaride, consacrée à des textes d’Aragon, imprimant les murs de la Chartreuse de son inoubliable présence. Lui qui aimait se replier au fin fond de la campagne normande au milieu d’une nature qui l’apaisait, pour souffler, lire et veiller sur ses arbres et ses plantations, avait aussi tenu à parrainer un olivier dans le cloître Saint-Jean pour soutenir la Chartreuse dans son programme de conservation du patrimoine végétal.

Son parcours de création et de direction de théâtre a fait de lui un des grands metteurs en scène de l’histoire de la décentralisation théâtrale de près d’un demi-siècle (1970 à 2020) en France.

Jeudi 19 mars il sera inhumé au Père Lachaise en seule présence de son épouse Dyssia Loubatière et ses enfants, le confinement général dû au COVID-19 obligeant aujourd’hui à annuler la cérémonie des obsèques qui devait avoir lieu, ne permettant pas au public, à la profession, aux amis, aux comédiens, à ceux qui ont travaillé avec lui ou partagé d’intenses moments de théâtre ou de cinéma, à tous ceux qui l’aimaient et l’admiraient, d’aller au cimetière du Père Lachaise pour le saluer une dernière fois.

En attendant de pouvoir envisager un événement où nous pourrons lui rendre l’hommage qui lui revient, nous tenions à saluer par ces mots l’homme et l’artiste, son œuvre, son engagement pour l’art et la culture, son militantisme.

Nous présentons nos sincères condoléances à sa femme et collaboratrice, à sa famille et à ses proches.

Catherine Dan

15 mars 2020

 

Extrait du film réalisé lors des 50 ans du Théâtre de la Commune Ici

Archives du Théâtre de la Commune de 1997 à 2013 Ici

Catherine Dan, directrice de la Chartreuse, a été directrice adjointe du Théâtre de la Commune – Centre dramatique national d’Aubervilliers de 1997 à 2013.